Chaque aventure commence dans un souffle d’innocence, juste avant que la route ne dévoile sa vraie nature. Pour Florian et Étienne, ce souffle n’a duré qu’une journée. Ils quittent la côte nord sous un ciel paisible, avalant 120 kilomètres sur un ruban d’asphalte parfaitement lisse. Florian en garde le souvenir d’un « début parfait », une entrée en matière douce, presque trop douce pour être honnête. Étienne, lui, se rappelle un départ « presque trop facile », comme si le voyage leur murmurait, à tort, qu’il serait plus tendre qu’ils ne l’avaient imaginé.
Le deuxième jour s’est chargée de rétablir la vérité.
L’asphalte s’effaçait, remplacé par des champs de lave et un sable si mou qu’il avalait les roues. Le vent de face soufflait avec une telle force qu’ils avaient parfois l’impression de reculer. « On marchait plus qu’on ne roulait », raconte Étienne. Les chutes étaient fréquentes, l’avancée lente, et à la fin de l’après-midi, ils n’avaient parcouru qu’une trentaine de kilomètres. C’était ce type de journée qui vous fait remettre en question vos choix, vos forces, vos raisons d’être là. Lorsqu’ils finirent par dénicher un petit abri pour la nuit, l’épuisement les avait gagnés, un épuisement qui dépassait le corps, qui s’insinuait plus profond, là où se forgent les récits qui nous transforment.
Pourtant, entre eux, quelque chose demeurait identique. L’Islande invite au silence, et ils l’acceptaient. Ils roulaient souvent à quelques mètres l’un de l’autre, parfois avec de la musique, parfois sans rien. « Le silence avait du sens », dit Florian. Il n’y avait aucune raison de le remplir. Il offrait un espace pour penser, pour respirer, pour permettre à chacun de se connecter au paysage à sa manière, tout en avançant sur une route commune.
Certaines images restent gravées bien longtemps après la fin d’un voyage. Pour Florian, c’était la silhouette d’Étienne, minuscule figure posée au milieu d’un désert noir et minéral, un îlot de mouvement dans un monde réduit à l’essentiel. Pour Étienne, c’était l’arrivée, le troisième jour, dans une minuscule cabane après cinquante kilomètres de vent, de sable et de chaos, un refuge où ils dégustèrent du fromage et de la viande froids, baignés dans la lumière douce d’un soleil qui ne se couchait jamais vraiment. « C’était comme la récompense d’une vie », dit-il.

Lorsqu’ils atteignirent enfin le sud, la fierté arriva rapidement, mais elle fut suivie par quelque chose de plus inattendu. La ville leur sembla trop bruyante, trop rapide. Après des jours d’isolement, ils peinaient à se fondre de nouveau dans le tumulte et la foule. « On n’était pas prêts à revenir en ville », admet Florian. Ils avaient terminé plus tôt que prévu, mais aucun des deux n’avait envie de célébrer. Ils voulaient simplement rentrer chez eux, retrouver leur propre silence.
Ce n’est que plus tard, autour d’un repas chaud et d’une bière, que la réalité de l’accomplissement s’est posée. Ils venaient de traverser l’Islande du nord au sud en six jours et demi. Ils avaient affronté le vent, le silence, le doute, et ces terrains capables d’humilier même les esprits les plus solides. Et, au cœur de tout cela, ils avaient découvert une étrange forme de joie.
Déjà, leurs pensées se tournent vers la prochaine aventure. Les voyages de ce genre ouvrent une porte qu’on ne peut jamais refermer complètement.


